Publié en 1864, Voyage au centre de la Terre conduit Axel vers les archives géologiques enfouies sous la surface du globe. En 1912, Le Monde perdu envoie le journaliste Edward Malone au sommet d’un plateau où survivent des espèces préhistoriques. Les deux romans transforment la science en aventure initiatique, mais Jules Verne privilégie la descente vers les origines, tandis qu’Arthur Conan Doyle confronte l’exploration moderne aux violences et aux contradictions de l’imaginaire colonial.
Près d’un demi-siècle sépare Voyage au centre de la Terre de Jules Verne et Le Monde perdu d’Arthur Conan Doyle. Les deux romans appartiennent pourtant à une même tradition : celle du voyage vers un territoire séparé du monde ordinaire, où des formes de vie disparues demeurent encore visibles.
Leurs itinéraires suivent des directions opposées. Axel descend sous la surface de la Terre, tandis que Malone et ses compagnons gravissent un plateau inaccessible d’Amérique du Sud. La profondeur géologique et l’isolement géographique produisent cependant un effet comparable : l’espace devient une machine à remonter le temps.
Cette comparaison prolonge les réflexions consacrées au voyage imaginaire et à l’exploration des mondes inconnus. Chez Verne comme chez Doyle, le monde perdu ne devient crédible qu’à travers des traces, des témoins, des documents et des récits capables de garantir que l’impossible a réellement été vécu.
Deux mondes perdus, deux directions
Dans Voyage au centre de la Terre, l’inconnu se trouve sous les pieds des personnages. Les couches géologiques, les fossiles et les espèces disparues transforment la descente spatiale en remontée chronologique. Plus les voyageurs s’enfoncent, plus ils semblent se rapprocher des premiers âges du globe.
Dans Le Monde perdu, le passé survit au-dessus du monde moderne. Le plateau est séparé des plaines environnantes par des falaises presque verticales. Son altitude et son isolement auraient préservé des espèces disparues ailleurs, comme si une portion d’histoire naturelle avait été retranchée du temps commun.
Les deux romans reposent donc sur une même opération imaginaire : transformer une distance en différence temporelle. Jules Verne verticalise la géologie ; Conan Doyle spatialise l’évolution. Le voyageur n’utilise pas une machine temporelle, mais son déplacement le conduit dans un passé devenu paysage.
Descendre et monter
Chez Verne, l’entrée s’effectue par le cratère du Snæfellsjökull. La progression reprend le motif de la catabase, la descente vers le monde souterrain, avant que l’expédition soit expulsée par le Stromboli. Le trajet associe la profondeur, la mort symbolique et la renaissance.
Chez Doyle, l’accès au monde perdu exige au contraire une ascension. Les voyageurs atteignent un piton séparé du plateau, puis abattent un arbre afin de créer une passerelle au-dessus du vide. La verticalité ne mène plus vers les entrailles de la Terre, mais vers une île aérienne coupée du reste du continent.
Ces mouvements opposés conduisent néanmoins vers un même centre symbolique. Descendre ou monter signifie quitter la géographie ordinaire, franchir un seuil et pénétrer dans un espace où l’histoire de l’humanité et celle de la planète peuvent être relues.
Axel et Malone : raconter pour garantir le voyage
Les deux aventures sont racontées à la première personne par de jeunes hommes qui participent directement à l’expédition. Axel et Malone ne sont pas des narrateurs extérieurs : ils ont connu la peur, l’épuisement, la chute et l’émerveillement. Leur présence transforme le récit en témoignage.
Axel reconstruit rétrospectivement son voyage. Sa narration conserve pourtant la proximité émotionnelle d’un journal : il rapporte ses hésitations, ses perceptions et ses erreurs comme si les événements se déroulaient encore devant lui. Le lecteur découvre le monde souterrain à travers un regard qui apprend progressivement à l’interpréter.
Malone est journaliste au Daily Gazette. Le roman d’Arthur Conan Doyle emprunte explicitement les formes du reportage, de la dépêche et du compte rendu professionnel. Son avant-propos présente même le livre comme un document dont Challenger aurait autorisé la publication après le règlement d’un différend juridique.
Le journaliste comme aventurier
Le métier de Malone n’est pas un simple prétexte permettant de lui faire raconter l’histoire. Il structure la vraisemblance du roman. Le journaliste observe, interroge, collecte les preuves et transmet les événements à un public qui ne peut pas les vérifier directement.
Le monde perdu devient ainsi un objet médiatique. Challenger doit convaincre ses collègues, Malone ses lecteurs et l’expédition entière la communauté scientifique britannique. L’aventure moderne ne s’achève pas lorsque les héros reviennent : elle doit encore être publiée, discutée et reconnue.
La première phrase programmatique du récit exprime déjà le désir de Malone :
« There are heroisms all round us waiting to be done. »
Arthur Conan Doyle, The Lost World, chapitre I
L’héroïsme n’appartient donc plus uniquement à l’épopée ancienne. Il demeure disponible dans le monde de la presse, de la science et de l’exploration. Malone doit simplement trouver l’événement qui lui permettra de sortir de l’existence ordinaire.
Saknussemm et Maple White : suivre les traces d’un prédécesseur
Les deux expéditions commencent par la découverte des traces laissées par un voyageur antérieur. Dans le roman de Jules Verne, Arne Saknussemm a dissimulé son itinéraire dans un cryptogramme runique. Son message affirme qu’il a pénétré dans le Snæfellsjökull et atteint le centre de la Terre.
Lidenbrock et Axel ne partent donc pas vers un espace totalement vierge. Ils cherchent à retrouver une route ancienne. Les initiales et les marques de Saknussemm, découvertes dans les profondeurs, confirment progressivement que l’alchimiste islandais les a précédés.
Dans Le Monde perdu, Maple White remplit une fonction comparable. Ce voyageur américain laisse derrière lui un carnet de croquis, une photographie endommagée et des indications fragmentaires sur le plateau. Challenger affirme avoir retrouvé ses traces et observé les créatures représentées dans son carnet.
Saknussemm et Maple White sont des précurseurs disparus. Ils ouvrent le chemin sans pouvoir raconter eux-mêmes l’ensemble de leur expérience. Les héros doivent donc transformer des indices incomplets en itinéraire, puis devenir à leur tour les témoins capables de transmettre le monde retrouvé.
La preuve avant l’aventure
Les deux romans doivent résoudre la même difficulté : comment rendre crédible un monde incompatible avec les connaissances ordinaires du lecteur ? Leur réponse consiste à accumuler des preuves avant même que l’expédition atteigne son objectif.
Jules Verne mobilise le cryptogramme, la géologie, les calculs, les instruments et les références savantes. Lidenbrock transforme le voyage en vérification expérimentale d’une hypothèse. Les théories peuvent être discutables, mais leur précision donne à l’entreprise la forme d’une enquête scientifique.
Conan Doyle met en scène une chaîne plus directement judiciaire et médiatique : témoignage, dessin, photographie et fragment osseux. Le roman sait pourtant que chacun de ces éléments peut être falsifié. Un expert consulté par Malone explique qu’une photographie et même un os peuvent être truqués.
La preuve ne repose donc jamais sur un document unique. Elle devient cumulative. Les indices rendent le voyage plausible, l’expédition fournit les observations, puis Challenger présente finalement à Londres un animal vivant qui échappe à la salle et survole la ville.
Voir ne suffit pas toujours
Le témoin peut se tromper, le document peut être falsifié et l’autorité scientifique peut être contestée. Le roman met ainsi en scène le conflit entre l’événement et sa réception. Les voyageurs savent ce qu’ils ont vu, mais leur savoir demeure privé tant qu’il n’a pas été rendu public.
Le ptérosaure vivant constitue la preuve ultime parce qu’il ne dépend plus entièrement du langage de Challenger ou des photographies de Malone. Cependant, même cette preuve échappe aussitôt : l’animal s’envole et disparaît. La démonstration triomphe au moment même où son objet redevient insaisissable.
Graüben et Gladys : le voyage comme épreuve masculine
Axel et Malone sont tous deux conduits vers l’aventure par leur relation à une femme. Graüben encourage Axel à accompagner son oncle et lui promet qu’il reviendra transformé. Gladys décrit à Malone l’homme héroïque qu’elle pourrait admirer, ce qui pousse le journaliste à rechercher une mission dangereuse.
Le voyage devient alors une preuve de courage et de maturité. Axel doit vaincre sa peur afin de devenir l’égal de Graüben. Malone veut se montrer digne d’une femme dont il a adopté l’idéal chevaleresque.
Les deux dénouements divergent cependant. Axel revient célèbre et épouse Graüben, conformément à la structure traditionnelle du roman initiatique. Malone découvre que Gladys a épousé un modeste employé pendant son absence. La récompense amoureuse attendue disparaît au moment du retour.
L’ironie du scénario chevaleresque
Gladys demande symboliquement un chevalier, mais choisit finalement une sécurité domestique qu’elle prétendait dédaigner. Le roman expose ainsi l’écart entre le langage romantique de l’aventure et les décisions de la vie réelle. Malone a accompli l’exploit exigé, mais la promesse qui le motivait n’existait que dans son imagination.
Cette ironie ne permet pas de conclure simplement que Conan Doyle condamne l’émancipation féminine. Gladys reste presque entièrement construite à travers le regard et les attentes de Malone. Son rôle révèle surtout une idéologie du genre dans laquelle l’homme doit se prouver par l’action et la femme sert d’abord de destinataire ou de récompense.
La disparition de cette récompense libère finalement Malone. Au lieu de transformer son initiation en installation conjugale, il accepte la proposition de Roxton et se prépare à repartir. L’aventure cesse d’être un moyen de gagner Gladys : elle devient sa propre fin.
Les maîtres de l’initiation
Axel et Malone ne voyagent pas seuls. Leur apprentissage repose sur des personnages plus âgés, capables de les guider, de les mettre à l’épreuve et de les sauver. Les rôles sont toutefois distribués entre plusieurs figures complémentaires.
Lidenbrock et Challenger : la science comme volonté
Lidenbrock et Challenger incarnent une science conquérante, sûre de sa puissance et souvent indifférente au ridicule. Tous deux affrontent leurs collègues, défendent des hypothèses extraordinaires et imposent leur projet aux narrateurs plus hésitants.
Leurs corps les opposent pourtant. Lidenbrock est maigre, nerveux et tendu vers son objectif ; Challenger est massif, barbu et régulièrement comparé à un animal puissant. Son apparence grotesque devient tragique lorsque les hommes-singes le prennent pour l’un des leurs et lui attribuent une position royale.
Le nom de Challenger désigne celui qui lance ou relève un défi. Il évoque également le HMS Challenger, dont l’expédition scientifique de 1872 à 1876 joua un rôle majeur dans le développement de l’océanographie moderne. Le professeur romanesque prolonge ainsi l’image du savant voyageur capable de transformer l’exploration en savoir.
Hans et Roxton : les hommes de l’action
Hans et lord John Roxton possèdent une compétence pratique que les savants n’ont pas toujours. Hans trouve l’eau, maîtrise ses émotions et sauve à plusieurs reprises ses compagnons. Roxton connaît la forêt, manie les armes et comprend plus rapidement les dangers humains du plateau.
Roxton s’inspire en partie de Roger Casement, diplomate et militant qui enquêta sur les violences commises contre les populations du Congo et de l’Amazonie. Le personnage conserve néanmoins les contradictions du héros colonial : ennemi déclaré de l’esclavage, il demeure chasseur de gros gibier, conquérant et chercheur de trésors.
Hans protège sans chercher la gloire et retourne finalement en Islande. Roxton, au contraire, partage avec Malone le désir de repartir. Le premier stabilise l’expédition ; le second entretient le mouvement de l’aventure.
Summerlee, le sceptique nécessaire
Le professeur Summerlee ne constitue pas un personnage décoratif. Son scepticisme donne au roman son contrepoint scientifique. Il oblige Challenger à fournir des preuves, conteste ses interprétations et représente la communauté savante qui refuse de se soumettre à une personnalité autoritaire.
Sa présence montre que la science ne progresse pas uniquement grâce aux intuitions du génie solitaire. Elle dépend aussi de la contradiction, de la vérification et du débat. Challenger a besoin de Summerlee pour que son triomphe possède une valeur collective.
Franchir le seuil du monde perdu
L’entrée dans les deux mondes exige le franchissement d’un passage étroit et dangereux. Chez Verne, les voyageurs attendent que l’ombre du Scartaris désigne le bon cratère. La porte du monde souterrain ne s’ouvre qu’à une période précise et selon une indication laissée par Saknussemm.
Chez Conan Doyle, l’expédition rencontre d’abord une fausse voie d’accès. Elle doit ensuite gagner un piton séparé du plateau par un abîme. L’arbre abattu par Malone devient une passerelle provisoire entre le monde moderne et le territoire préhistorique.
Cette traversée peut rappeler, par analogie, les Symplégades ou d’autres seuils mythiques qui ne laissent passer le voyageur qu’au prix d’un danger extrême. Il ne s’agit pas nécessairement d’une source directe de Conan Doyle, mais la structure est comparable : le passage vers l’inconnu est étroit, instable et protégé.
La passerelle détruite
Une fois les explorateurs engagés sur le plateau, Gomez précipite l’arbre dans le vide afin de se venger de Roxton. La voie d’entrée disparaît. Le groupe n’a pas simplement découvert un monde perdu : il en devient prisonnier.
La scène repose sur des oppositions raciales caractéristiques de la littérature impériale de l’époque. Zambo est construit comme le serviteur noir fidèle, tandis que Gomez, métis, reçoit le rôle du traître. Ces catégories ne doivent pas être reprises comme des descriptions naturelles : elles appartiennent à un système de stéréotypes qui hiérarchise les personnages selon leur origine.
La destruction du pont transforme le plateau en espace clos. L’expédition ne peut plus se contenter d’observer puis de repartir. Elle doit comprendre le territoire, survivre à ses habitants et retrouver une autre issue.
Chute, inconscience et seconde naissance
Axel et Malone traversent tous deux une épreuve de solitude qui reproduit symboliquement une mort. Axel se perd dans les galeries, manque d’eau, chute et perd connaissance. Lorsqu’il se réveille auprès de Hans et de Lidenbrock, il découvre un nouvel espace : la mer souterraine.
Malone quitte seul le camp pendant la nuit afin d’explorer le plateau. Poursuivi par un dinosaure, il tombe dans une fosse, s’évanouit puis retrouve progressivement ses esprits. À son retour, il n’est plus seulement le jeune journaliste protégé par ses compagnons : il a affronté seul le monde perdu.
Cette succession — séparation, peur, chute, perte de conscience et réveil — rappelle plusieurs structures du voyage initiatique de Sindbad. Le héros disparaît provisoirement du monde social, puis revient avec une connaissance ou une identité nouvelle.
La transformation d’Axel
Axel finit par adopter une part de la passion de son oncle. Son changement devient explicite lorsqu’il affirme :
« L’âme du professeur avait passé tout entière en moi. Le génie des découvertes m’inspirait. »
Jules Verne, Voyage au centre de la Terre, chapitre XL
Le jeune homme craintif devient capable de prendre l’initiative et de participer activement à l’expédition. Il ne perd pas sa sensibilité, mais sa peur cesse de gouverner toutes ses décisions.
Devenir guide
L’initiation de Malone suit une progression encore plus visible. Au début du roman, Challenger et Roxton le traitent volontiers comme un enfant enthousiaste. Sa fonction semble se limiter à enregistrer les actions de personnages plus expérimentés.
Sur le plateau, Malone gravit pourtant seul un arbre afin d’observer le territoire. Il dresse mentalement sa géographie et découvre le lac central. Pour la première fois, il possède une vision d’ensemble que ses maîtres n’ont pas encore.
La dernière étape survient lors de la recherche d’une sortie. Le jeune chef indigène remet aux explorateurs un schéma tracé au charbon sur une écorce. Il ne s’agit pas d’un cryptogramme comparable à celui de Saknussemm, mais d’une carte sommaire des grottes.
Malone reconnaît une bifurcation manquée et conduit ses compagnons vers le passage extérieur. Le néophyte devient guide. Il ne se contente plus de raconter les décisions des autres : il lit l’espace, résout le problème et rend le retour possible.
La sortie sous la lune
Les voyageurs émergent de la grotte sous la lumière de la pleine lune. Cette sortie peut être interprétée comme une seconde naissance : l’obscurité du tunnel joue le rôle d’une matrice, tandis que le retour à la lumière marque la fin de l’épreuve.
Cette lecture symbolique ne doit pas être confondue avec un fait explicitement expliqué par Conan Doyle. Elle met néanmoins en évidence une structure commune aux deux romans : la voie de retour passe par un espace clos, sombre et minéral avant de rendre les voyageurs au monde ordinaire.
Le monde perdu comme machine à remonter le temps
Jules Verne organise son monde selon la profondeur des couches terrestres. La géologie fonctionne comme une archive : chaque strate contient les traces d’une époque antérieure. Les fossiles deviennent les lettres d’un récit écrit avant l’apparition de l’humanité.
Le monde de Conan Doyle obéit à un principe différent. Le plateau réunit dans un même espace des espèces et des populations que les théories du début du XXe siècle situaient à des moments éloignés de l’évolution. La succession temporelle devient coexistence géographique.
Dans les deux cas, la science fournit la structure du merveilleux. Les espèces disparues ne sont pas présentées comme des créatures magiques. Elles auraient survécu grâce à des conditions naturelles exceptionnelles que le roman tente de rendre vraisemblables.
Le passé redevient vivant
Dans Voyage au centre de la Terre, les animaux fossiles réapparaissent d’abord dans le rêve éveillé d’Axel, puis sous la forme d’êtres vivants. Le mouvement va de la reconstitution paléontologique vers la présence corporelle.
Dans Le Monde perdu, les croquis de Maple White et les affirmations de Challenger connaissent la même transformation. L’image incertaine devient observation directe. Le lecteur passe du document contestable au spectacle d’un écosystème entier.
La science ne détruit donc pas le merveilleux. Elle lui fournit des noms, des formes et une chronologie. La précision savante renforce le sentiment de découvrir un monde qui aurait réellement échappé aux observateurs modernes.
Paradis, enfer et monde instable
Le plateau de Conan Doyle peut d’abord apparaître comme un paradis préservé. Il possède une végétation abondante, des lacs, des forêts et des espèces inconnues. Son isolement semble l’avoir protégé des transformations du monde extérieur.
Cette image est rapidement renversée. Les explorateurs rencontrent des marécages, des reptiles dangereux, des dinosaures carnivores et des conflits meurtriers. Le territoire paradisiaque devient un espace infernal où la beauté naturelle ne garantit aucune harmonie.
Le monde perdu n’échappe pas réellement à toute évolution ni à toute instabilité. Le roman juxtapose des formes appartenant à différentes conceptions du passé, mais il montre aussi les naissances, les prédations, les guerres et les destructions. La préservation n’équivaut pas à l’immobilité.
Cette ambivalence rapproche le plateau des îles de Sindbad, où la merveille peut à tout moment devenir piège. Elle le distingue partiellement du monde souterrain de Verne, davantage organisé comme une archive géologique traversée par une expédition unique.
Le berger antédiluvien et les hommes-singes
Les deux récits conduisent finalement leurs narrateurs vers une représentation des origines humaines. Axel aperçoit un berger gigantesque gardant un troupeau de mastodontes. Il cherche ensuite à rationaliser cette vision, sans parvenir à supprimer totalement son caractère fantastique.
Malone rencontre deux populations que le roman oppose : un peuple indigène et des êtres désignés comme des « hommes-singes ». Conan Doyle reprend ici les hiérarchies évolutionnistes et raciales de son époque. L’expression de « chaînon manquant », souvent associée à ce type de récit, ne correspond pas à une notion valide de la biologie évolutive contemporaine.
Chez Verne, l’homme antédiluvien reste une apparition isolée et incertaine. Chez Doyle, l’origine supposée de l’humanité devient un conflit collectif. Le plateau transforme une hypothèse anthropologique en organisation sociale et en guerre.
Peuples, hommes-singes et imaginaire colonial
Le Monde perdu appartient à la littérature d’aventures impériale du début du XXe siècle. Ses explorateurs européens cartographient, nomment, photographient et rapportent des objets ou des créatures. Le monde inconnu devient immédiatement un territoire à connaître, à posséder et éventuellement à exploiter.
Le roman exprime pourtant une inquiétude devant cette appropriation. En quittant le plateau, Malone craint que ce « pays de merveille » ne soit livré aux chasseurs, aux prospecteurs et à la curiosité universelle. Les voyageurs parlent de :
« OUR land, as we shall ever fondly call it. »
Arthur Conan Doyle, The Lost World, chapitre XV
L’expression contient toute l’ambiguïté du regard colonial. Les explorateurs redoutent la destruction du plateau, mais ils le qualifient déjà de « notre » terre. La volonté de protéger et le geste d’appropriation apparaissent dans la même phrase.
La bataille et l’extermination
Roxton et ses compagnons aident le peuple indigène à vaincre les hommes-singes. Le récit présente cette guerre selon une hiérarchie évolutive qui associe les vainqueurs à l’humanité et leurs ennemis à une animalité inférieure.
La victoire prend la forme d’un massacre. Les hommes-singes sont tués, précipités du plateau ou pourchassés jusqu’à leur quasi-extermination. Les armes et les tactiques des Européens accélèrent une violence que le roman décrit parfois comme un spectacle.
Cette scène ne peut pas être réduite à une dénonciation simple de l’impérialisme. Le roman montre certains dangers de la conquête, mais il reproduit également ses catégories raciales, son goût de la domination et son imaginaire de l’extermination. Sa force critique reste inséparable de ses contradictions.
Roxton, protecteur et conquérant
Lord John combat l’esclavage et défend les populations opprimées, mais il tue aussi les créatures du plateau et recherche les diamants cachés près de la colonie des ptérosaures. Il rassemble ainsi les deux faces du héros impérial : redresseur de torts et conquérant armé.
Cette dualité empêche de le réduire à un simple équivalent britannique de Hans. Hans protège ses compagnons et refuse la gloire ; Roxton transforme l’inconnu en nouvelle mission. Il incarne moins la stabilité que la poursuite permanente de l’aventure.
Le ptérosaure : monstre, emblème et preuve
Le reptile volant traverse toute la structure du Monde perdu. Il apparaît d’abord indirectement dans les documents de Maple White et dans les preuves présentées par Challenger. Sa forme hybride — corps reptilien, ailes immenses et vol aérien — condense l’étrangeté du plateau.
L’animal relie la terre et le ciel. Il appartient au passé géologique, mais envahit l’espace moderne de l’aviation naissante. Sa silhouette peut rappeler une chauve-souris gigantesque, un dragon ou une gargouille médiévale sans se réduire à aucune de ces figures.
Sur le plateau, les ptérosaures forment une colonie autour d’un espace difficile d’accès. Roxton y découvre les diamants qu’il rapportera à Londres. La créature devient ainsi gardienne involontaire d’un trésor et associe la preuve scientifique au désir de richesse.
Le retour de la gargouille
Lors de la conférence finale, Challenger révèle un ptérosaure vivant. L’animal s’échappe, traverse la salle et disparaît au-dessus de Londres. Sa trajectoire transforme la démonstration scientifique en apparition fantastique.
Le monstre redevient alors presque une gargouille, suspendue entre l’animal fossile, le dragon légendaire et le symbole urbain. Il prouve l’existence du plateau tout en refusant de devenir un spécimen docile. Le monde perdu pénètre brièvement dans la civilisation, puis lui échappe.
Le ptérosaure commence donc le roman comme signe contesté et l’achève comme preuve vivante. Il constitue moins un simple animal récurrent qu’un outil structurel : ce qui était dessin, photographie et récit devient présence, avant de redevenir absence.
Deux retours, deux dénouements
Axel revient à Hambourg avec son oncle. Le voyage est publié, discuté et célébré. L’énigme scientifique de la boussole reçoit même une explication finale, tandis que le mariage avec Graüben clôt l’itinéraire individuel du narrateur.
Le dénouement vernien transforme donc l’expédition en intégration sociale. Axel acquiert un statut, une épouse et une identité nouvelle. Le cercle se referme sur un monde ordinaire enrichi par l’expérience extraordinaire.
Malone revient également célèbre, mais sa trajectoire demeure ouverte. Gladys n’est plus disponible, Challenger a obtenu sa reconnaissance et Roxton possède les diamants. Aucun de ces succès ne stabilise pourtant le jeune journaliste.
Lorsque Roxton lui propose une nouvelle expédition, Malone accepte. Le monde perdu n’a pas seulement initié le héros : il a rendu impossible son retour définitif à l’existence antérieure. L’aventure n’aboutit plus au mariage, mais à la répétition du départ.
De la quête fermée à l’aventure perpétuelle
Voyage au centre de la Terre et Le Monde perdu partagent une architecture initiatique : un jeune narrateur suit des maîtres, franchit un seuil, chute, perd connaissance, découvre les origines et revient transformé. Les deux romans donnent également à la science une fonction poétique : elle rend l’impossible suffisamment précis pour devenir aventure.
Leurs différences demeurent toutefois essentielles. Jules Verne conduit Axel vers une réconciliation avec le monde social, le savoir et le mariage. Conan Doyle fait de Malone un journaliste dont le désir d’exploration survit à la disparition de sa motivation amoureuse.
Le monde souterrain de Verne est une archive que l’on traverse avant de revenir. Le plateau de Conan Doyle est un territoire convoité, menacé par ceux qui viennent de le découvrir et traversé par les conflits de l’imaginaire colonial. Le premier roman ferme progressivement son cercle ; le second transforme le retour en promesse d’un nouveau départ.
Ces deux œuvres montrent ainsi que le monde perdu n’existe jamais uniquement au fond d’une caverne ou au sommet d’un plateau. Il représente le désir moderne de retrouver les origines, mais aussi l’impossibilité de les observer sans les interpréter, les exploiter ou les transformer.
Poursuivre l’exploration des mondes imaginaires
- Le voyage imaginaire : l’exploration des mondes inconnus
- La structure narrative des sept voyages de Sindbad le Marin
- Sindbad le Marin : merveilleux, fantastique et mythe
- Jules Verne et les Voyages extraordinaires : science, exploration et imaginaire
- L’impact des illustrations sur l’imaginaire vernien
- Michel Serres et Jules Verne : géodésiques de la Terre et du Ciel
Sources et repères
- Jules Verne, Voyage au centre de la Terre, édition illustrée Hetzel de 1867.
- Arthur Conan Doyle, The Lost World, 1912.
- Amy Wong, « Arthur Conan Doyle’s “Great New Adventure Story”: Journalism in The Lost World », Studies in the Novel, 2015.
- Royal Museums Greenwich, « The Challenger Expedition, 1872–1876 ».
Questions fréquentes sur Voyage au centre de la Terre et Le Monde perdu
Quel lien existe-t-il entre Voyage au centre de la Terre et Le Monde perdu ?
Les deux romans mettent en scène une expédition scientifique vers un espace isolé où survivent des formes de vie disparues. Ils reposent également sur des traces laissées par un prédécesseur, un jeune narrateur initié et une accumulation de preuves destinées à rendre l’impossible vraisemblable.
Pourquoi Axel descend-il alors que Malone monte ?
Jules Verne situe le passé dans les profondeurs géologiques de la Terre. Conan Doyle le préserve sur un plateau isolé par des falaises. Les directions sont opposées, mais elles conduisent toutes deux hors du monde moderne et vers les origines.
Axel et Malone sont-ils tous deux journalistes ?
Non. Axel raconte rétrospectivement son expérience dans une forme proche du mémoire d’aventures. Malone est un journaliste professionnel du Daily Gazette : ses dépêches, ses observations et son travail de publication structurent directement Le Monde perdu.
Quelles preuves Challenger possède-t-il ?
Challenger s’appuie d’abord sur le carnet de Maple White, un dessin, une photographie imparfaite et un fragment osseux. Ces indices restent contestables. La preuve décisive est le ptérosaure vivant présenté à Londres à la fin du roman.
Pourquoi les voyages d’Axel et de Malone sont-ils initiatiques ?
Les deux jeunes hommes traversent la peur, la fatigue, la solitude, la chute et la perte de connaissance. Ils commencent sous l’autorité de maîtres plus expérimentés, puis deviennent capables de décider, d’interpréter les signes et de guider les autres.
Quelle différence existe-t-il entre Saknussemm et Maple White ?
Saknussemm laisse un cryptogramme indiquant l’entrée du monde souterrain et des marques confirmant son passage. Maple White laisse un carnet de croquis, une photographie et des renseignements sur le plateau. Tous deux sont des prédécesseurs dont les traces déclenchent une nouvelle expédition.
Le Monde perdu critique-t-il le colonialisme ?
Le roman exprime une inquiétude devant les chasseurs, les prospecteurs et l’exploitation future du plateau. Il reproduit pourtant des stéréotypes raciaux et met en scène une conquête violente. Son rapport à l’impérialisme demeure donc profondément ambivalent.
Pourquoi le ptérosaure est-il si important ?
Le ptérosaure relie les différentes étapes du récit : dessin de Maple White, photographie, rencontre sur le plateau et preuve vivante à Londres. Il symbolise le monde perdu parce qu’il rend le passé visible tout en échappant finalement à la capture.
Dans « Voyage au Centre de la Terre » de Jules Verne et « Le Monde Perdu » d’Arthur Conan Doyle, les personnages qui racontent l’histoire sont des aventuriers et des écrivains (capables de maîtriser le temps). Tous deux utilisent le journal et garantissent le vécu. En 1912, le journalisme avait une importance capitale et les gens s’identifiaient aux propos rapportés.
Personne ne retrouve l’accès aux mondes perdus. Les participants de l’expédition ont un objectif commun : vérifier les actions entreprises par leurs prédécesseurs (Sackmussen, Maplewhite). Ces mondes perdus existent puisqu’on peut les voir : c’est la rhétorique de la vraisemblance, et la garantie du vécu.
C’est par l’analyse de l’imaginaire que l’on comprend les personnages. Axel et Malone sont exhortés au voyage par des femmes (Graüben, Gladys) et la récompense par le mariage. Lidenbrock/Hans et Challenger/Roxton sont les maîtres spirituels. Les épreuves initiatiques montrent les différences morales et physiques : fatigue, honte, peur. Lidenbrock et Challenger sont les hommes des verticales. Hans et Roxton sont les sauveurs.
Axel et Malone sont sauvés par miracle et reprennent conscience après une chute soudaine. L’épreuve, la chute, la perte de connaissance et la reprise de conscience rappellent le schéma narratif de Sindbad le Marin. Ils se retrouvent à l’origine du monde avec la rencontre avec le berger antédiluvien et les deux ethnies : les hommes singes (le chaînon manquant) et les Indiens (qui n’ont aucun équivalent dans Voyage au Centre de la Terre).
Le champignon symbolise-t-il le village de l’homme singe ? Axel et Malone déchiffrent tous deux un cryptogramme : Axel au début, et Malone à la fin du roman. Malone renaît avec un statut d’initié mais il existe une différence à la fin avec Axel : Malone ne se marie pas et retourne au Monde Perdu.
Arthur Conan Doyle brouille les pistes et les informations mélangent fiction et réalité. Challenger annonce des « preuves », qui sont en réalité : un carnet de croquis, une photo flou et un os. La photographie était une preuve en 1912 mais ce n’en est plus une aujourd’hui, à cause des trucages et montages médiatiques, ou encore de l’utilisation de l’intelligence artificielle. Le plus important, c’est d’encourager l’aventure.
Let them go. They will always find something.
Arthur Conan Doyle
La Quête de Malone
Il y a des points communs et des différences entre Axel et Malone mais aussi des invariants. La quête d’Axel est une quête du premier degré, un modèle de la quête initiatique. Dans la quête de Malone, Arthur Conan Doyle renforce ce qui était esquissé par Jules Verne 50 ans auparavant.
Caractérisation des personnages
Gladys et Malone
La quête est effacée chez Jules Verne : Gladys occupe tout le premier chapitre ainsi que le dernier. C’est un des rôles féminins les plus élaborés de Doyle, avec de l’ironie à la fin de l’histoire.
« Gladys » a une connotation érotique (glade, glide) alors que « Graüben » absolument pas. « Summerlee » est presque ridicule, et ne possède qu’un rôle purement décoratif. En comparaison, « Malone » jour un rôle de premier plan. Ses qualités se manifestent peu à peu. C’est un parfait néophyte en puissance, un rugbyman avec un donc inné de la communication. C’est le futur initié idéal, à qui il ne manque qu’un prétexte.
Gladys brosse le portrait du mari idéal, et la vision d’une femme cherchant à s’émanciper (la nouvelle femme du XXe siècle) : Malone est le chevalier bravant la mort pour elle. L’ironie finale est qu’elle se marie à un pauvre type bien médiocre. Gladys vit dans un monde idéalisé et dédaigne le monde réel. Elle a une conception ultra-romantique de l’amour, avec des accents médiévaux et moyenâgeux : c’est Lancelot quittant Camelot pour Guenièvre, allant du connu vers l’inconnu. Malone est donc le chevalier en quête du Graal.
Le Professeur Challenger
Le Professeur Challenger est un initié, un releveur de défi : « challenge » signifie « défi » en ancien français. Le « challengeur » était le champion défiant les autres chevaliers. Mais « Challenger » est également le nom d’un bateau océanographique et scientifique au début du XXè siècle. Challenger est donc le savant, le nouveau héros. Il est excentrique, gros et grotesque en comparaison du filiforme Lidenbrock. Challenger devient le roi des singes : c’est de l’humour, mais c’est tragique à la fois. Le grotesque est le tragique qui peut faire rire. Le maître du genre est Edgar Poe. Les singes rappellent la théorie de l’évolution de Charles Darwin.
Malone affronte Challenger dans son appartement. La ruse, qui consiste à se faire passer pour un étudiant scientifique, se retourne contre Malone. Challenger démasque Malone, qui est mystifié : la ruse est éventée et Challenger voit les potentialités de myste chez Malone.
Challenger décide de l’affronter en combat singulier. Malone tient tête à Challenger et reconnaît ses torts devant la police. Challenger voit là toute son honnêteté. C’est un jeu d’enfant de convaincre Malone, qui est enthousiasmé. La graine est semée dans son âme et Malone prend Challenger pour un dieu. Il y a une critique scientifique et universitaire lorsque Challenger fait face à la foule, et dans la force magique qui pousse Malone à se porter volontaire pour le monde perdu.
Roxton
Il y a une deuxième rencontre fondamentale : la rencontre entre Malone et Roxton. Roxton est grand chasseur colonial, c’est Hans à la sauce british. Roxton est inspiré par Roger Casement, un Irlandais qui se retrouve avec les Allemands pendant la guerre. Il sera pendu pour traîtrise. C’est le côté redresseur de torts d’Arthur Conan Doyle, comme l’avait fait Voltaire pour Calas. Roxton et Allan Quatermain oscillent entre civilisation et sauvagerie : ils ont le potentiel de férocité et le potentiel de civilisation, une dualité.
En 1912, sont publiés Le Monde Perdu et Tarzan : est-ce une coïncidence ? Les années 1910-1920 font la critique de la civilisation, en trois phases majeures :
- L’homme de la civilisation confronté au sauvage
- La destruction du monde sauvage
- La revanche du monde sauvage
Roxton est le maître initiatique, il crée des épreuves fictives pour Malone. Il est également fier de ses origines celtiques. Roxton, Challenger et Malone forment un trio mythique. Malone et Roxton s’entendent à merveille. Roxton est le monolithe, le roc, le modèle héroïque par excellence. Challenger est comparé à un taureau assyrien.
Les phases de l’initiation
Les phases de l’initiation sont une succession d’épreuves physiques et morales : la forêt de bambous, la fatigue du voyage font partie de la souffrance initiatique. Il y a aussi l’insistance de l’auteur sur le changement de décor : le passage d’un pays à un autre, ainsi que les souffrances morales : la crainte, le doute. Challenger et Roxton considèrent Malone comme un enfant, un niais. Il y a une forme de condescendance rituelle.
L’entrée dans le monde perdu est impossible et rappelle les Symplégades (Jason et la Toison d’Or). Ils se heurtent à une fausse entrée mais ils n’ont pas le temps de réfléchir : ils évitent de justesse un rocher. L’entrée est gardée et protégée.
Le cauchemar est la traversée du marécage, entre liquide et solide, avec des serpents venimeux. Symboliquement, Malone plonge dans une eau mortelle. C’est l’eau de la résurrection, de la renaissance. Après cet épisode, Challenger trouve chez Malone « des éclairs de lucidité ».
Jusqu’ici, la progression était horizontale. Avec le plateau, elle devient verticale – c’est l’épreuve symbolique d’ascension. Malone a peur : « je n’aurais jamais réussi sans Challenger ». Le professeur s’avère être une aide providentielle. Sur le piton, Malone contemple ce qui va bientôt lui appartenir mais Challenger veille : « ne te retourne jamais » – ce sont des paroles d’initié.
Malone se voit confier une tâche : abattre l’arbre. Malone est lié à l’arbre : il doit l’abattre mais c’est celui sur lequel il monte pour contempler le plateau. Arthur Conan Doyle appelle le pont un pont-levis, dans une référence médiévale. Puis, le pont saute : l’infâme Gomez (métis) s’oppose au bon Zambo (noir) dans des stéréotypes raciaux. Le pont est la « passerelle vers l’inconnu ». La disparition du pont fait d’eux des prisonniers du monde sacré : au désespoir de Malone contraste le détachement surhumain de Challenger et Roxton.
Le Monde Perdu
Le Monde Perdu échappe à la morsure du temps. Il survit à l’entropie et à l’évolution mais tout semble provisoire, éphémère, instable. C’est l’ironie de la structure : le provisoire domine. Le Monde Perdu est parfois paradisiaque mais souvent infernal : il est plus proche de Sindbad que du Voyage au Centre de la Terre.
Le XIXè siècle marque le chaos des génocides indiens et africains. En 1912, il y a une phase critique de l’expansionnisme et des réflexions post-génocide, avec des scènes problématiques comme le sadisme et le voyeurisme. Challenger est montré comme un roi, c’est l’origine simiesque de l’homme. La tentative de s’échapper par les airs rappelle le mythe d’Icare, dans une parodie de schème d’élévation. C’est un retournement grotesque ce qu’il y a de plus noble.
En 1912, Sir Arthur Conan Doyle porte un regard pessimiste sur le monde dans lequel il vit et dénonce la violence gratuite, l’insensibilité des animaux aux armes modernes, le désir des héros de quitter la terre-mère pour la civilisation (la tentation de déserter). Les Indiens ne permettent pas qu’ils s’échappent : plus ils sont ethnologues et plus ils sont prisonniers.
Malone est le dépositaire du cryptogramme secret. L’Indien primitif reconnaît l’initié d’instinct. Malone, comme Axel dans Voyage au Centre de la Terre, résout l’énigme et force l’admiration de ses compagnons. La première révélation a lieu avec l’arbre, la seconde révélation se passe dans le tunnel : Malone devient le guide pour la seconde fois. La sortie – qui se passe sous le signe féminin de la lune – est une expulsion, une délivrance. La grotte est le lieu sacré de la seconde naissance. Malone renaît comme Axel : il peut agir et penser seul, avec autonomie et indépendance. Le nom « Malone » peut se décomposer en « Man Alone ».
Malone est inquiet pour la terre qu’il vient de découvrir : « pays de merveille », « curiosité universelle », « notre terre comme nous l’appelions amoureusement » (p. 317). C’est un retour(nement) : une prise de conscience des dégâts de la civilisation sur le primitif et une originalité prophétique, deux ans avant le début de la Première Guerre Mondiale en 1914. C’est un retour au monde perdu pour le préserver.
La dernière épreuve de Malone se passe avec Gladys : il retourne à la mère (le Monde Perdu), ou alors Arthur Conan Doyle condamne le féminisme de l’époque. Le passage dans lequel Challenger exhibe sa preuve est drôle, poétique et ultra-romantique : l’oiseau s’échappe et redevient gargouille.
Pourquoi cette admiration pour le ptérodactyle ?
Tout fascine chez le ptérodactyle. Ses grandes ailes rappellent le Moyen Âge et les ailes des chauve-souris qui symbolisaient les ailes du diable. Cela coïncide avec la découverte de l’aviation. Certains avions, au début, avaient des ailes de chauve-souris. À partir de 1930 naissent les super-héros comme Spiderman ou Superman.
Tout d’abord, le ptérodactyle peut voler – on retrouve le schème d’élévation. C’est aussi l’alliance du reptile et de l’oiseau, une hybridité : c’est un reptile menaçant, avec des ailes monstrueuses et maléfiques. Le ptérodactyle matérialise la terreur et le dégoût. C’est l’apparition du monstre, souvent ptéranodon et pas ptérodactyle.
L’auteur entretient une fascination constante avec le monstre, son rôle grandit au fil de la narration. Le ptérodactyle commence et finit le Monde Perdu : il est le monde perdu. C’est le fil conducteur de l’histoire et son rôle est culturel : c’est l’ange noir, qui intervient six fois (chapitres 4, 8, 9, 10, 15, 16). Il est évoqué verbalement au début car l’auteur entretient le suspense. Ensuite, le monstre grossit au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire.
Il existe un lien étrange entre Malone et le ptérodactyle, un lien initiatique. Sur la photo, le ptérodactyle se tient sur l’arbre que va abattre Malone. Il apparaît lorsqu’ils atteignent le monde perdu et dévore leur repas. Les monstres ophidiens appartiennent au monde mythologique des harpies, avec une bestialité dévorante. Le rôle symbolique du monstre est de se « monstrer » : il convainc l’incrédule de son existence, c’est un outil structurel aussi positif que négatif. Trois couleurs pour ce monstre : rouge (ses yeux), jaune (ses œufs) et noir (abîme).
Le vol du ptérodactyle est à la fois circulaire et isomorphe : il représente la circularité symbolique du temps. L’îlot inaccessible est au centre d’un lac, autour duquel le ptérodactyle tourne. Ce sont des cercles concentriques. Il y a toujours quelque chose qui échappe à la rationalité. Le Monde Perdu échappe au temps. Le monstre met en péril les théories scientistes car il est inconcevable, c’est la revanche du savant sur l’incrédulité du monde moderne.
Le ptérodactyle est un symbole d’éternité : il représente la permanence du mythe, le vigile monstrueux. Il est comparé à une gargouille médiévale : il est à la fois positif, négatif, et magique. C’est chez le ptérodactyle que Roxton va trouver des diamants : c’est le gardien des enfers, le gardien du trésor. Le diamant est éternel, lié à jamais à Roxton (Rock-Stone, l’homme du roc).
Conclusion
En conclusion, « Voyage au Centre de la Terre » et « Le Monde Perdu » illustrent la quête perpétuelle de l’humanité pour l’aventure et la découverte. Ces récits, bien qu’ancrés dans leur époque, demeurent intemporels par leur exploration des profondeurs de l’imagination humaine et de la confrontation avec l’inconnu.
Les personnages de Verne et Doyle, avec leurs voyages initiatiques et leurs quêtes personnelles, symbolisent notre désir intrinsèque d’explorer, de comprendre et de conquérir. En fin de compte, ces œuvres ne sont pas seulement des récits d’exploration géographique mais aussi des voyages métaphoriques vers la découverte de soi, offrant une réflexion sur la nature humaine et notre place dans un monde en constante évolution.


