Les Voyages extraordinaires transforment les sciences, les explorations et les inventions du XIXe siècle en matière romanesque. Jules Verne ne se contente pourtant pas de célébrer le progrès : il en révèle aussi la démesure, les dangers et les contradictions. De la surface du globe aux profondeurs terrestres, son œuvre explore simultanément le monde, son passé enfoui et l’imaginaire humain.
Lorsque Jules Verne publie Cinq semaines en ballon en 1863, la carte du monde semble se remplir rapidement. Les grandes navigations ont relié les continents, les empires coloniaux étendent leur domination et les sociétés de géographie recensent les dernières régions encore mal connues. Pourtant, l’inconnu ne disparaît pas : il se déplace vers les pôles, les profondeurs océaniques, le sous-sol, l’atmosphère et l’espace.
Les Voyages extraordinaires naissent de ce déplacement. Jules Verne reprend les anciennes structures du voyage imaginaire, mais il les confronte aux cartes, aux instruments, aux classifications et aux hypothèses scientifiques de son époque. Le merveilleux ne s’oppose plus simplement à la raison : il surgit au cœur même du discours qui prétend expliquer le monde.
Des voyages de Sindbad au monde de Jules Verne
Les voyages de Sindbad s’inscrivent dans un univers où les limites géographiques restent largement ouvertes à l’imagination. Une île lointaine peut encore abriter un géant, un oiseau gigantesque ou une civilisation inconnue. Le manque de connaissances ne constitue pas un défaut du récit : il fournit l’espace dans lequel le merveilleux peut se développer.
Neuf siècles plus tard, Jules Verne écrit dans un environnement très différent. Les voyages maritimes, la cartographie, la presse et les sociétés savantes ont considérablement élargi le domaine du connu. Le romancier ne peut plus placer librement une île merveilleuse sur une route commerciale sans mobiliser des explications plus précises.
La différence entre Sindbad et Verne ne réside donc pas dans une opposition simpliste entre ignorance et science. Elle concerne plutôt la manière de construire le vraisemblable. Sindbad s’appuie sur le témoignage oral du marchand ; Verne ajoute les coordonnées, les instruments, les nomenclatures, les dates et l’autorité du savant.
Cette évolution prolonge les analyses consacrées au voyage imaginaire et à l’exploration des mondes, ainsi qu’à la rhétorique de la vraisemblance dans Sindbad.