Le 24 novembre 2026, Quad9 prévoit de cesser de fournir son service DNS aux internautes situés en France. Cette fondation suisse à but non lucratif, connue pour son résolveur 9.9.9.9 et sa protection gratuite contre les domaines malveillants, préfère se retirer plutôt que d’appliquer une injonction de blocage obtenue par beIN Sports. Derrière ce bras de fer judiciaire se pose une question fondamentale : jusqu’où peut-on imposer aux infrastructures techniques d’Internet de faire respecter le droit d’auteur sans pénaliser la sécurité des utilisateurs ?
Pourquoi Quad9 quitte-t-il la France ?
L’affaire commence le 13 mai 2026. Le tribunal judiciaire de Paris ordonne à plusieurs opérateurs de DNS, dont Quad9, de rendre inaccessibles depuis la France des domaines diffusant sans autorisation des rencontres du circuit de tennis féminin WTA. La liste initiale de six domaines est ensuite étendue à 58 noms de domaine.
Quad9 refuse de mettre en œuvre ces blocages. Le 21 octobre 2026, le tribunal prononce donc une astreinte de 1 000 euros par jour, jusqu’au 14 novembre, date d’expiration de la mesure. beIN Sports demandait jusqu’à 10 000 euros par jour et par domaine, soit potentiellement 580 000 euros par jour pour 58 domaines. Le montant réellement retenu est donc très inférieur à celui demandé.
Le lendemain, Quad9 annonce officiellement son retrait du marché français pour le 24 novembre. La fondation précise qu’elle conteste toujours les décisions en justice. Il s’agit donc, à la date du 28 octobre 2026, d’un arrêt annoncé, pas encore effectif.
Le conflit ne se limite pas à une astreinte ponctuelle. Quad9 évoque une vingtaine d’autres procédures de blocage en cours en France et craint que leur accumulation compromette sa pérennité financière.
À quoi sert un résolveur DNS comme Quad9 ?
Le Domain Name System (DNS) associe un nom de domaine lisible, tel que www.skyminds.net, aux adresses IP nécessaires pour joindre ses serveurs. Un résolveur DNS récursif reçoit la requête de l’appareil, recherche la réponse, la met éventuellement en cache et la renvoie à l’utilisateur.
Les fournisseurs d’accès proposent généralement leurs propres résolveurs. Il est néanmoins possible d’en choisir d’autres, sur son ordinateur, son téléphone, sa box ou son réseau local. Quad9 se distingue en proposant, avec 9.9.9.9, un filtrage des domaines répertoriés comme malveillants. Cette protection peut empêcher la résolution de noms associés à certaines campagnes de hameçonnage ou à des logiciels malveillants.
Ce filtrage n’est pas un antivirus, et un DNS ne vérifie ni le contenu de chaque page ni l’intégralité des connexions. Il offre néanmoins une couche de défense supplémentaire, facile à déployer pour une famille, une entreprise ou un établissement public.
Pourquoi bloquer un site pirate au niveau DNS pose problème
Le blocage DNS ne supprime pas le contenu
Empêcher un résolveur de répondre pour un domaine n’efface ni les fichiers hébergés ni le serveur d’origine. Un autre nom de domaine ou un autre résolveur peut suffire à rétablir l’accès. Le blocage peut réduire l’accès depuis certains environnements, mais son efficacité dépend des possibilités de contournement et de l’ensemble des acteurs qui le mettent en œuvre.
Un service mondial face à une obligation territoriale
Le jugement français concerne les utilisateurs situés en France. Quad9 explique cependant que son service ne possède pas de comptes clients permettant de rattacher avec certitude chaque requête à une juridiction. Une géolocalisation basée sur les adresses IP est approximative et contournable. À l’inverse, appliquer les blocages au monde entier imposerait des restrictions françaises à des internautes d’autres pays.
Cette difficulté a déjà pesé sur un précédent litige entre Quad9 et Sony Music en Allemagne : la fondation explique qu’un blocage géographique avait été contourné par VPN, avant qu’elle obtienne finalement gain de cause après plusieurs années de procédure.
La neutralité du DNS a ses limites et ses nuances
Quad9 affirme que le DNS récursif doit rester un intermédiaire neutre pour les contenus. Il ne faut toutefois pas confondre cette position avec une absence totale de filtrage : son service de protection bloque volontairement des domaines identifiés comme dangereux. La distinction défendue par la fondation repose sur la finalité du filtrage : protéger les utilisateurs d’une cybermenace plutôt que restreindre la consultation de contenus pour faire respecter des droits audiovisuels.
Cette distinction mérite débat. Tout filtrage DNS comporte des risques de faux positifs, de manque de transparence et d’extension progressive de ses finalités. Les mécanismes de recours, la proportionnalité des mesures et leur contrôle indépendant comptent donc autant que la technique.
Le tribunal considère pourtant que Quad9 devait agir
Il serait inexact de présenter la décision comme une interdiction générale des DNS sécurisés ou comme une sanction infligée simplement parce que Quad9 protège les internautes. La juridiction applique le dispositif français de lutte contre le piratage sportif, notamment l’article L. 333-10 du Code du sport, et reproche à Quad9 de n’avoir pris aucune mesure pour exécuter l’injonction.
Le tribunal retient une obligation de moyens : il attendait des actions de blocage, sans garantir que celles-ci empêcheraient absolument tout contournement. Quad9, pour sa part, estime qu’une application conforme à ses engagements techniques et à sa politique de confidentialité n’est pas réalisable durablement.
Les deux positions répondent donc à des logiques différentes : d’un côté, l’effectivité d’une décision visant des retransmissions illicites ; de l’autre, la préservation d’un service mondial de résolution DNS. C’est précisément cette confrontation qui rend l’affaire importante.
Quelles conséquences pour les internautes et les organisations françaises ?
Si le retrait intervient comme annoncé, les appareils configurés exclusivement pour utiliser Quad9 risquent de ne plus résoudre les noms de domaine. Les sites Internet pourront alors sembler inaccessibles, même lorsque leurs serveurs fonctionneront normalement. Le comportement exact dépendra de la configuration, des résolveurs secondaires et des mécanismes de repli du système.
La portée de la décision dépasse les seuls particuliers. Dans son communiqué, Quad9 indique avoir observé des requêtes provenant de réseaux associés notamment à la DINUM, à France Travail, à RENATER, à EDF, à la SNCF et à plusieurs collectivités. Ces observations au niveau des réseaux ne démontrent pas que chaque organisme utilise officiellement Quad9 comme service DNS principal. Elles montrent toutefois que les usages sont potentiellement variés, y compris dans des environnements professionnels.
Pour les administrateurs système, la migration ne consiste pas seulement à remplacer deux adresses IP : il faut aussi vérifier les règles de filtrage, le DNS chiffré, la redondance, les politiques de journalisation et l’éventuelle dépendance d’applications internes au résolveur actuel.
Quel DNS choisir pour remplacer Quad9 ?
Avant de changer de fournisseur, identifiez votre besoin : résolution sans filtrage, protection contre les domaines malveillants, maîtrise des données ou contrôle intégral du résolveur.
| Solution | Adresses IPv4 | Caractéristique |
|---|---|---|
| Cloudflare for Families — malwares | 1.1.1.2 et 1.0.0.2 | Blocage DNS des domaines malveillants connus |
| Cloudflare standard | 1.1.1.1 et 1.0.0.1 | Résolution publique sans filtrage de contenu |
| Résolveur du fournisseur d’accès | Attribution automatique | Option simple, avec politique de filtrage et de confidentialité variable |
| Résolveur récursif auto-hébergé | Selon l’installation | Plus de contrôle, mais maintenance et sécurité à assurer |
Les adresses de Cloudflare sont documentées dans sa documentation officielle. D’autres fournisseurs, notamment DNS4EU, proposent aussi des profils de protection : vérifiez les adresses et les modalités actuelles directement auprès du fournisseur avant tout déploiement.
Attention : 1.1.1.1 n’est pas l’équivalent fonctionnel de 9.9.9.9 pour le filtrage des malwares. Chez Cloudflare, il faut sélectionner 1.1.1.2 pour cette fonctionnalité.
Comment vérifier et remplacer Quad9 avant le 24 novembre ?
- Contrôlez votre configuration DNS. Recherchez notamment
9.9.9.9,149.112.112.112ou le nomdns.quad9.netdans les réglages des appareils et du routeur. - Choisissez un résolveur adapté. Si vous utilisiez Quad9 pour bloquer des domaines dangereux, privilégiez une alternative qui dispose effectivement d’un filtrage de sécurité.
- Modifiez les réglages. Vous pouvez consulter nos guides pour changer les DNS d’une Freebox ou configurer les DNS sous macOS.
- Testez la résolution. Vérifiez plusieurs domaines et contrôlez le résolveur réellement utilisé. Attention aux navigateurs qui emploient leur propre DNS chiffré et peuvent ignorer les réglages du système.
- Surveillez les configurations secondaires. Pensez aux adresses IPv6, au DNS-over-HTTPS (DoH), au DNS-over-TLS (DoT), aux conteneurs et aux systèmes qui contournent le résolveur du routeur.
Sur un poste Linux, les commandes resolvectl status et dig aident à inspecter respectivement la configuration et la réponse DNS. Pour un serveur en production, prévoyez un changement réversible et surveillez les erreurs de résolution après migration.
Après OpenDNS, une deuxième alerte pour la France
Quad9 n’est pas le premier résolveur public à suspendre ses services en France après un contentieux sur le piratage. En 2024, OpenDNS, exploité par Cisco, avait déjà suspendu son accès dans le pays à la suite d’une décision obtenue par Canal+.
Ces précédents soulèvent une question de politique numérique : veut-on concentrer la résolution DNS entre un nombre réduit de grands opérateurs capables de financer une défense juridique et des mécanismes de filtrage territoriaux ? Ou préserver un écosystème diversifié, comprenant des fournisseurs associatifs, indépendants et orientés vers la protection des données ?
Il ne s’agit pas de nier les droits des diffuseurs sportifs. En revanche, faire peser les mesures de lutte contre le piratage sur des infrastructures de sécurité généralistes peut produire des effets collatéraux disproportionnés. Une politique efficace devrait mesurer les résultats réels des blocages, leur coût pour les intermédiaires et les conséquences pour les utilisateurs de bonne foi.
Conclusion : une victoire judiciaire, mais quel résultat pour la cybersécurité ?
Le différend entre beIN Sports et Quad9 révèle un décalage entre les instruments juridiques de blocage et l’architecture technique d’Internet. Le tribunal entend faire appliquer une décision ciblée contre la diffusion illégale de compétitions sportives. Quad9 refuse une mise en conformité qu’elle considère incompatible avec son fonctionnement et sa mission d’intérêt public.
À court terme, les utilisateurs français doivent surtout vérifier leur configuration DNS avant le 24 novembre 2026. À plus long terme, le dossier interroge notre capacité à concilier droit d’auteur, sécurité informatique, vie privée et diversité des infrastructures numériques.
La disparition annoncée d’un service gratuit de protection contre le phishing ne supprimera pas les flux sportifs pirates. Elle risque en revanche de priver des utilisateurs ordinaires d’un outil de défense supplémentaire. Ce paradoxe mérite mieux qu’un simple débat entre ayants droit et fournisseurs techniques.
Sources et références
- Quad9 — « Ce n’est qu’un au revoir, la France » (22 octobre 2026)
- Tribunal judiciaire de Paris — décision initiale du 13 mai 2026, RG 26/02207
- L’Informé — décision d’astreinte du 21 octobre 2026
- Cloudflare — configuration des résolveurs DNS et des profils de filtrage
- Clément Domingo — publication ayant attiré notre attention sur cette affaire


